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Une identité qui se déploie en rhizome

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Père François Michon, Berger de la Communauté du Chemin Neuf

Editorial de la Revue FOI n°70 septembre-novembre 2021

Notre Communauté est de moins en moins une Communauté française accueillant l’étranger qu’une Communauté en réseau où chaque identité culturelle façonne, informe, enrichit le Chemin Neuf d’une identité bien particulière. Chaque culture et chaque histoire vécue en Christ est une théologie partagée aux autres. Le pape François se réfère souvent à « la théologie du peuple ». Une manière pour lui de dire comment la Parole de Dieu ne peut être enfermée dans des concepts ou des livres, mais comment elle est portée dans l’histoire par son alliance incarnée, concrète, avec les hommes. Chaque peuple a une histoire qui dit quelque chose du mystère de Dieu. Je ne sais si on peut à proprement parler de l’âme d’un peuple ; pourtant, à chacun de mes voyages durant cet été, j’ai été saisi par la force de la parole collective.

Chemin Neuf en Afrique

En 1984, pour la première fois, des frères et soeurs du Chemin Neuf quittent la France pour répondre à l’appel de Mgr Ernest Kombo, confrère jésuite de Laurent et nouvellement ordonné évêque du diocèse de Nkayi en République du Congo. Un premier pas hors des frontières françaises, tout juste dix ans après la fondation de la Communauté, qui marquera profondément son identité. Aujourd’hui, un quart des membres de la Communauté sont originaires de pays d’Afrique.

En juin dernier, pour la première fois, nous avons vécu une rencontre « régionale » en Côte d’Ivoire rassemblant des membres engagés des sept pays d’Afrique dans lesquels la Communauté est présente aujourd’hui. Nous nous sommes laissés surprendre alors par la spontanéité de notre fraternité, une manière d’être ensemble, devant le Seigneur, partageant librement, en toute sécurité, ce que nous portions et ce nous pouvions avoir à nous dire en vérité les uns aux autres. Le chemin a été long pour que la nouveauté du style de vie propre au Chemin Neuf s’insère dans le paysage ecclésial africain ; il nous a fallu du temps pour bâtir la confiance, pour apprendre à devenir frères et soeurs jusqu’au bout, malgré le poids de l’histoire qui marque nos continents africain et européen. Aujourd’hui, l’Esprit nous confirme que nous sommes véritablement « Chemin Neuf ensemble » ; nous pouvons alors aller plus loin dans ce que signifie être « Chemin Neuf en Afrique » pour toute la Communauté.

J’ai été percuté par le partage de l’un d’entre nous qui exprimait sa perplexité devant la question d’engager sa vie dans la Communauté. Il était clair pour lui que le Chemin Neuf était sa terre et que sa vie à la suite du Christ y était engagée. Pourtant, il lui semblait qu’une part de lui-même, son africanité, restait à l’extérieur. Il est indéniable par exemple que la culture africaine a une dimension fondamentalement communautaire ; la famille ne se réduit pas à la maisonnée mais s’élargit au village. Ce modèle du village africain peut façonner notre manière de vivre la fraternité de vie : comment se prennent les décisions, comment se vit le partage, comment est intégrée l’alliance de cette identité communautaire avec la famille élargie… Nos frères et soeurs en Afrique font déjà partie d’un village, d’une vaste famille. Ce réseau relationnel est pour chacun d’eux essentiel, constitutif de son « être-aumonde », le « tout » de son appartenance sociale. L’appel dans la Communauté ne peut être un déracinement, une extraction du monde, mais il est au contraire un chemin d’alliance avec ce village, cette famille élargie.

Chemin Neuf au Burundi

Cet été, au Burundi, nos frères et soeurs qui s’engageaient à vie dans la Communauté du Chemin Neuf nous engageaient avec eux dans l’exigence du chemin de réconciliation vital pour leur pays. Devant le millier de personnes présent lors de la célébration, le témoignage de Hyacinthe et Callixte Ndayiziga, prenant les gens par surprise, a eu un effet libérateur : les paroles de Hyacinthe retraçant la tragédie traversée par sa famille et celle de Callixte – des deux ethnies différentes – éclairent la radicalité de leur appel. C’est devant l’impardonnable que se révèle l’exigeante vérité du pardon. Ce chemin douloureux, humainement impraticable, que seuls nos frères et soeurs burundais pourront gravir, est une parole et un appel de Dieu pour la Communauté dans le monde. Durant notre semaine communautaire à Bujumbura, Dieu visiblement essayait de nous dire, à travers des bribes de récit d’histoire écorchée, que nous devions nous engager plus loin, plus avant. Les jeunes de la Fraternité Politique notamment sentent la nécessité de mettre des mots sur le drame que leur pays a traversé pour qu’un avenir soit possible.

Chemin Neuf aux Antilles

Plusieurs de nos frères et soeurs créoles qui ont participé au groupe de travail « Mémoire, Identité, Métissage » ont partagé leur cheminement avec nos frères et soeurs martiniquais lors de leur semaine communautaire.

L’identité du peuple antillais prend racine dans une histoire violente, celle de l’esclavage. C’est parce que précisément toute forme d’identité était déniée à l’esclave que la culture créole aspire à réaffirmer toute la dignité de sa négritude (1). On se méfiera toujours du métissage compris comme le lieu d’une dilution et d’une perte d’identité, qu’elle soit noire ou blanche. Cette mise en question du métissage n’interpelle-t-elle pas aussi l’Europe en exprimant la crainte d’une identité qui se perd et qu’on aspire à préserver face à l’inexorable mouvement de la mondialisation ?

Pour Edouard Glissant (2), le métissage antillais compris comme créolisation est au contraire le lieu d’une rencontre, d’un échange exigeant, qui relève davantage du soudage par friction (3) que d’une joyeuse fusion des différences. Si l’affirmation de l’identité d’un peuple passe toujours par la recherche de ses racines, celles-ci sont forcément plurielles. Edouard Glissant nous parle ainsi de l’identité en terme de rhizome. L’image de la racine renvoie à une identité unique, circonscrite dans le temps et dans l’espace ; au contraire, le rhizome est un ensemble de petites racines formant un réseau souterrain laissant émerger une multiplicité de tiges. L’identité-rhizome n’admet ni un seul lieu d’origine, ni une histoire univoque, elle nait des relations qu’elle crée. N’en est-il pas ainsi de notre identité communautaire Chemin Neuf ?

La créolisation est toujours de l’étrangèreté apprivoisée. Nos sociétés européennes, africaines, qui face au mouvement de mondialisation, seront toujours tentées d’affirmer leur identité culturelle en se référant à leur unicité et leur spécificité dans l’histoire, ont sans doute beaucoup à entendre et à recevoir de l’art créole de la vie.

[1] Cf Aimée Césaire, poète de la négritude

[2] Philosophe, poète et romancier martiniquais, penseur de la « créolisation »

[3] Le soudage par friction est un procédé mécanique au cours duquel l’énergie générée par le frottement est utilisée pour créer un joint de soudure parfait entre deux pièces distinctes